Chapitre 7.

_Ses yeux se noyaient dans les siens. Ils se teintaient de crainte et de curiosité à mesure que la nuit avançait. Cette nuit si noire. Elle désirait fuir mais elle ne pouvait pas. Elle ne voulait pas, au fond d'elle-même. Ses émotions lui faisaient peur, mais elle savait qui en était la cause. Elle. Devant elle. Oui, elle était la cause de ce tumulte interne qui envahissait ses entrailles de curiosité, qui lui donnait envie de la connaître. Mais pourtant, elle était si menaçante. Elle savait qu'elle était dangereuse. Elle savait ce qu'elle était. Mais n'était-ce pas justement ce point précis qui lui donnait envie de rester ? Se posant cette question en connaissant déjà la réponse, Mila plongea ses yeux clairs encore plus profondément dans les miens, si sombres.
_Je faisais de même. Je la fixais et rien n'aurait pu troubler cette fascination. La nuit était encore longue avant l'aube et je m'en réjouissais. Je pourrais l'observer à loisir jusqu'à ce que les premières lueurs apparaissent.
Non. Il fallait que je m'extirpe de cette contemplation, car je devais agir avant que le jour vienne. Un seul problème, relativement important malgré son apparence moindre, était que je ne savais pas comment agir pour qu'elle devienne adulte. J'aurais tellement voulu la garder enfant... mais je ne voulais pas être brûlée pour cela. Je maudis les vampires qui avaient interdit de créer des buveurs de sang en bas âge. Un enfant, c'est la beauté absolue. La grâce, l'insouciance et l'innocence. Quoique, un vampire perd ces deux caractéristiques à partir du moment où il naît, même enfant. Mais la grâce est l'évidence même, c'est l'essence d'un vampire.
Dépêche-toi, assez philosophé
Cette voix. Encore cette voix. La schizophrénie est observée uniquement chez ces fous d'humains, pourtant. Bah, je n'étais pas folle, ce n'est qu'une voix après tout. Cependant, je ne parvenais pas à me rassurer. Rien ne me troublait plus que cette loi étrange et grave résonnant - et raisonnant - au fond de ma tête.
Cela dit, il fallait que j'agisse. Il le fallait, coûte que coûte. C'était mon devoir. Mais comment ?
Concentre-toi, tu en es capable
Facile à dire pour une voix, elle pourrait m'aider. Mais après tout, il ne coûte rien d'essayer. Je plongeai mes yeux dans les siens, jusqu'à avoir l'impression d'avoir pénétré son âme. Ce n'était pas une impression. Je sentais son âme au creux de la mienne. J'étais maître de son esprit. J'aurais pu la briser, la tuer. Il aurait suffit de le désirer. Mais ce n'était pas cela que je voulais. Tout mon être se mit à lui crier en silence « Grandis, grandis, grandis » ce qui fut reflété par du silence, encore. Je la regardai. Elle semblait vraiment effrayée. Et d'un coup, son corps se révulsa et elle commença à grandir. Ce fut quelque chose d'étrange, imaginez-le tel que vous le voudrez. Je voyais son corps s'allonger comme en accéléré, se développer trop rapidement. Il serait trop long de rapporter tous les détails que je percevais de mes yeux, tout ce qui changeait en elle. Et soudain, ce fut fini.
_Elle était sublime. Elle avait fini sa croissance, désormais. Et dans ses yeux, je le voyais aussi. Elle n'était plus une enfant. J'avais réussi. Une brève euphorie m'envahit.
Mais j'avais autre chose à faire.


Désolée de ne rien avoir posté pendant si longtemps, faut me pardonner l'inspiration n'était pas vraiment au rendez-vous... Je suis pas complètement satisfaite de cette suite, en plus elle est vraiment trop courte. J'ai écrit la suite, j'attends vos avis pour la poster. Soyez sincères, si vous n'aimez pas dites-le. Je le prends pas mal sauf si vous vous la jouez Barbey d'Aurevilly (la critique de l'Assommoir de Zola pour ceux qui de demandent de quoi je parle)

# Posté le dimanche 15 novembre 2009 12:54

Modifié le dimanche 15 novembre 2009 13:22

Chapitre 6 : Les yeux dans les yeux.

_Elle se leva, me regardant. Il y eut cet interminable face à face. Que voyait-elle en scrutant ainsi mes traits ? La pâleur de ma peau blême, mes os saillants et mes yeux se consumant. Mes cheveux noirs de jais. Mes paupières fines, presque translucides, qui ne se fermaient qu'artificiellement. Moi aussi, je la regardais. Mais pas comme avant. Avec des yeux différents. La beauté et le mystère de cette enfant étaient un spectacle. Mais pas un spectacle où mon seul désir est de boire le sang d'un bel individu. Celui-là était un autre, un spectacle à des lieues de ceux auxquels j'assistais toutes les nuits. Je le savourai. Elle avait les cheveux d'un blond pâle et des yeux clairs comme l'eau d'une source. Elle n'avait pas peur. Ne fuyait pas. Je lisais de la curiosité dans ses prunelles. Une curiosité avide. Elle voulait savoir qui j'étais. Je n'avais pas besoin de lire ses pensées pour le comprendre. Il me suffisait de la regarder. Oh, elle m'intriguait, elle aussi. Non, bien plus que cela. Elle me fascinait. De par son courage et par sa manière de m'observer. Elle m'observait comme aucun humain n'avait osé le faire. Et grâce à cela, je savais qu'elle était différente. Elle avait une certaine valeur, contrairement aux autres fantômes. Elle ne tremblait pas devant moi. Cette gamine était capable de regarder la Mort devant les yeux. Ses mains étaient posées sur ses hanches, sa bouche restait fermée, elle semblait n'avoir besoin de dire quoi que ce soit. J'inspirai une bouffée de ce silence bouleversant et magistral. Je sentais son souffle chaud et doux pénétrer dans mon corps sans provoquer la vague de folie incontrôlable qui montait en moi d'habitude. Parce qu'elle n'était pas une proie. Je le savais au plus profond de moi-même. Elle était bien plus que cela. Je fermai mes paupières et les rouvrit lentement. Elle était toujours là, à me regarder. Elle semblait moins étonnée ; mais, au fond de ses pupilles, je percevais un appel à l'aide. Elle voulait que je l'aide. Je le voyais bien... Mais je ne pouvais pas la ramener chez sa famille. C'était hors de question : je ne voulais pas la quitter des yeux ; de plus, elle avait compris ce que j'étais depuis le début, donc elle risquait de dévoiler mon identité à sa famille si je la lui ramenais. Mais je ne pouvais pas la tuer. Elle était si... Si quoi, au juste ? Captivante... elle ne cessait d'attirer mon regard à elle. Je reculai, effrayée. Je ne comprenais que trop bien la vérité que j'avais vue dans les yeux de cette enfant. La vérité était là, elle semblait me supplier. J'avais compris au fond de moi-même qu'il n'y avait qu'une seule solution. Je ne voulais pas la tuer mais je ne voulais pas qu'elle reste en vie... Humaine. J'allais devoir lui prendre sa vie, et lui en donner une autre. Cependant, j'étais quelque peu réticente : il est interdit de créer un vampire à partir d'un enfant aussi jeune. Elle avait seulement dix ans ! Si je la transformais, elle serait trop faible pour survivre par elle-même : les premières années, si elle ne se contrôlait pas lorsqu'elle buvait le sang de quelqu'un, elle mourrait si elle prenait la vie de sa proie. De plus, elle ne pourrait pas transformer quelqu'un d'autre en vampire, même âgée de plusieurs millénaires, ayant toujours l'apparence d'un enfant. Je pouvais, bien sûr, la transformer. Mais à quel prix ? Tant que je demeurerais seule avec elle, je vivrais en paix. Mais si jamais je rencontrais un autre vampire, Dieu sait combien cela me coûterait d'avoir enfreint les règles... ce serait la mort pour moi. Je serais tuée par je ne sais quel supplice : j'allais sans doute être exposée au soleil à longue durée, ce qui me ferait brûler, ou quelqu'un mettrai feu à mon cercueil pendant la nuit ; il en serait de même pour l'enfant. Je ne pouvais donc pas me résigner à en faire une des nôtres. Si seulement j'avais pu avoir un pouvoir qui me permettait de la faire vieillir de manière à ce qu'elle atteigne quinze ou seize ans... Cela aurait été parfait.
_« Mais tu le peux ».
Une voix, venant du plus profond de mon âme, avait prononcé ces quatre mots dans ma tête. Une voix qui m'était connue... Une voix d'homme grave et claire, mais je ne savais pas qui parlait. Du moins, je ne me rappelais plus qui avait cette voix-là. C'était peut-être simplement moi, du moins mon inconscient. Je devais entendre des voix, je ne m'étais pas encore nourrie ce soir-là. « Non. Tu ne rêves pas. » dit la voix. Je pensai de toutes mes forces
« Mais qui êtes-vous ? », mais n'obtins aucune réponse ; cependant, une pointe d'amusement venant de l'esprit de l'interlocuteur pénétra dans ma tête. Oui, pas de doute, cette joie soudaine était extérieure à ma pensée : quelqu'un de l'extérieur me parlait. C'était déjà bon signe, je ne devenais pas folle. Mais, si ce pouvoir de vieillir la petite fille m'appartenait, de quelle manière devais-je le mettre en oeuvre ? Je pensai « Comment ? » de toutes mes forces encore une fois, mais il ne daigna pas me répondre. Cela m'agaça : je n'aimais pas rester avec une énigme en main, sans aucune réponse, pas même un indice. Je devais donc me débrouiller toute seule et je ne voyais absolument pas comment faire. Cela montrait un peu que l'on ne m'avait pas appris grand chose sur la chose que j'étais. A vrai dire, je me rendais compte à présent que je ne savais quasiment rien sur moi-même. Cinq années s'étaient écoulées depuis ma transformation. C'était peu, pour un être immortel. Ces années étaient passées comme une seule journée, puisque le soleil ne se levait jamais pour moi... Au départ, je ne me posais pas de questions. Je me contentais de me réjouir de ma condition, je me nourrissais de trois à quatre personnes par nuit. Mais désormais, je comprenais que j'étais restée dans l'ignorance. J'enrageai intérieurement, la colère commençait à s'emparer de moi. Je me rendis compte que si je perdais le contrôle de moi-même, je risquais de tuer l'enfant, et cela ne me mènerait à rien hormis me morfondre durant des siècles à cause du meurtre de cette fille qui me fascinait tant. Je réussis tant bien que mal à reprendre mes esprits et me concentrai sur la gamine, cherchant à savoir si le talent dont j'étais soi-disant doté était bien réel, et, s'il l'était, à comprendre comment faire pour l'exercer.


Picture by moj.

# Posté le vendredi 10 juillet 2009 13:38

Chapitre 5 : Arrivée.

~ ♠ ~
_Ils descendirent, épuisés par leur long voyage. Mila sauta de la roulotte croulant sous le poids de tant d'hommes et se mit à courir dans la rue, riant, dansant sur les pavés. Ils étaient enfin arrivés ! Après d'interminables jours et nuits de voyage, ils avaient finalement atteint la fin de leur périple. Pour eux, le voyage s'arrêtait là, mais la roulotte allait continuer tant bien que mal vers d'autres villes. Une longue et pénible traversée de leur pays, tous entassés dans un traîneau usé par le temps, puis le départ pour leur terre promise dans un bateau à vapeur, dans le noir, entourés d'inconnus, épaules contre épaule, partageant leur transpiration. Puis d'autres longues journées dans cette maudite roulotte qui avait bien du mal à avancer par moments, une roue cassée et deux chevaux blessés, une attente interminable pour en avoir deux nouveaux et réparer la roue. Affamés, écorchés, ils avaient attendu dans l'ombre, n'espérant plus rien de la vie, partageant tous, si nombreux qu'ils fussent, la même amertume, sans aucun espoir, pensant qu'ils n'arriveraient jamais là-bas. Là-bas... Mais ils y étaient, ils ne rêvaient pas, mais n'en croyaient pas leurs yeux. Après les larmes et la souffrance qu'avait causé ce départ forcé, ils allaient avoir une nouvelle vie, eux qui n'y croyaient plus. Ils avaient enfin réussi... L'argent qui leur restait, ils l'avaient dépensé pour faire cette éprouvante traversée, mais cela valait le coup. Ils allaient pouvoir travailler, ici, cette ville était si moderne par rapport à leur campagne gelée, loin là-bas, au nord...
_Mila se sentait sereine, oubliant qu'ils avaient dû partir malgré eux. Quelle importance, puisqu'une nouvelle vie était devant eux, juste là, à portée de main ? Elle oubliait même son pays qu'elle avait tant aimé, ayant devant elle ce qui semblait être le Paradis. Elle regarda autour d'elle. Tout n'était que beauté. Le jour déclinait déjà ; le Soleil entoura Londres d'un manteau d'or et la ville s'enflamma sous ses yeux. Partout, le ciel flamboyait comme un immense feu de joie, les nuages rose-orangés se découpant dans un azur tirant vers le mauve. Elle contemplait ce spectacle, émerveillée. Elle n'aurait jamais cru voir quelque chose de tel un jour, elle n'aurait jamais cru que cela pût exister, même si on le racontait dans les livres qu'elle lisait, chuchotant chaque mot d'une voix presque inaudible, dans son lit, là-bas, à la faible lueur d'une bougie... Pour elle qui venait des flocons, du brouillard et du froid, c'était une renaissance. Son coeur d'enfant, si jeune et si frêle, déjà habité par les meurtrissures, se réchauffa lorsqu'elle regarda les reflets miel du Soleil sur les pavés. Elle inspira une longue bouffée de l'air londonien fraîchissant, ferma les yeux et compta les battements de son coeur. Un, deux, trois, quatre. Elle rouvrit ses paupières.
_Le spectacle avait disparu. Pourtant, elle n'avait pas rêvé. Elle comprit alors que les plus belles choses de la vie, tel ce ciel, étaient éphémères, ne vivaient que quelques instants avant de disparaître comme si elles n'avaient jamais existé. Comme si elles n'avaient jamais existé, oui... La ville semblait n'avoir jamais été ce spectacle d'or et de feu. Maintenant, l'aspect de celle-ci lui faisait peur. Elle voyait Londres telle qu'elle était vraiment. De ses yeux enfantins, il lui semblait que toutes les rues, les murs, les quais, le fleuve, se teintaient de sang. Le soleil disparaissait au loin, très loin, rougissant derrière les nuages devenus gris à cause de la lumière qui trop vite s'en allait. Elle avait peur.
Maman ! Elle se tourna lentement, pensant repartir avec sa famille et s'en aller à pied vers leur nouveau logis. Personne. Elle était seule. Où étaient-ils partis ? La roulotte avait disparu aussi, emportant tous les autres vers une autre destination. Maman, ses trois frères et sa soeur n'étaient plus là. Ils n'avaient pas pu l'oublier, c'était impossible... Elle ne savait même pas où elle allait habiter, mais elle savait déjà que cet endroit était assez loin de la nouvelle maison - Maman lui avait dit en arrivant ici. Qu'avait-elle fait ? Elle n'avait quand même pas couru si loin, puisque tout à l'heure, de là où elle était, elle pouvait voir la roulotte du coin de l'oeil.
_Des larmes glacées coulaient le long de ses joues. Ils l'avaient abandonnée. Elle comprenait, maintenant : Maman aurait moins de bouches à nourrir. Elle se rappelait l'avoir entendue parler avec Papa avant qu'il s'en aille, disant que si l'un de ses enfants mourait ou se perdait, cela leur poserait moins de problèmes. Maintenant, la maison, la vraie Maison lui manquait. Ici, ce n'était pas chez elle. Elle fit quelques pas dans la pénombre inquiétante. Elle avait peur de s'engouffrer dans ces rues étroites. C'était un labyrinthe, et elle savait que si elle y pénétrait, elle se perdrait. Elle s'approcha d'un réverbère qui éclairait faiblement la Tamise, mais s'éloigna de lui en courant en voyant les chauve-souris qui volaient près de celui-ci. Cet endroit était vraiment l'enfer, alors... Elle savait que les chauve-souris étaient méchantes et lui feraient du mal. Cette ville allait lui faire du mal.
Elle s'assit contre un mur, se recroquevilla sur elle-même. Elle avait froid. Plus froid qu'à la maison. A la maison, elle était heureuse, avant que l'accident arrive et les force à partir. Là, elle était toute seule, son coeur s'enveloppait d'un manteau de brume glaciale. Elle entoura ses jambes de ses maigres bras et renversa sa tête contre ses genous, pleurant en silence, priant, même si elle savait que cela ne lui serait d'aucun secours.
~ ♠ ~
_Elle marchait dans la rue, faisant de grands pas, se dirigeant vers le fleuve. Il y avait quelque chose là-bas. Elle le sentait.
~ ♠ ~
_Recroquevillée contre les pierres sombres et froides, tout n'était que silence autour d'elle. Elle ne savait absolument pas où elle était, la ville était si grande, il n'y avait personne dans la rue pour la renseigner et elle avait trop peur de frapper chez quelqu'un pour demander de l'aide.
~ ♠ ~
_Elle s'arrêta, humant une odeur agréable, éveillant à nouveau ses sens. Elle renversa la tête et s'emplit de ces effluves délicieux. C'était un enfant, sans aucun doute. Elle sentait sa respiration saccadée à travers les rues. Elle devait avoir tout juste dix ans, pas plus. Elle n'avait pas l'habitude des enfants, mais elle avait envie de se faire plaisir. Pour une fois. Elle se mit à courir vers ce trésor qui semblait n'attendre qu'elle.
~ ♠ ~
_Il y a quelqu'un qui court. Dans sa direction.
Elle n'allait pas tarder à le voir. Elle l'entendait se rapprocher d'elle seconde après seconde. Inquiète, elle releva la tête, réussit tant bien que mal à essuyer ses yeux brouillés par les larmes qui ne cessaient de couler. Un vent glacé les embua de nouveau.
Cependant, elle voyait que la silhouette de l'homme s'avançait vers elle, plus lentement.
L'homme ? Non, c'était une femme.
Moi.


Picture by *Froweminahild.

# Posté le dimanche 17 mai 2009 11:08

Modifié le vendredi 10 juillet 2009 13:33

Chapitre 4 : Pénombre.

_Les cloches de Big Ben sonnèrent minuit. Le quartier de la City était endormi, il n'y avait pas un chat dans la rue. Jack Williams mit son manteau, sortit de son bureau et ferma derrière lui. Il avait dû rester travailler tard dans la soirée, car il avait une affaire importante à régler avec un de ses clients, et son métier de conseiller en placements financiers le forçait à rester parfois la nuit pour vérifier des chiffres ou faire des calculs. Il soupira, se disant qu'il avait bien mérité de rentrer dans sa demeure située non loin de la Tour de Londres. Il regarda le ciel : il faisait beau, la lune étincelait, il décida de rentrer à pied, il n'était que trop resté enfermé aujourd'hui. Mr Williams s'en alla donc, tranquillement, tirant de longues bouffées sur un petit cigare nauséabont. Il se disait que la société dans laquelle il avait plusieurs actions allait sans doute bientôt s'effondrer ; il allait donc devoir vendre ses actions, histoire que ce ne soit pas lui qui tombe une fois de plus les deux pieds dans le panneau. Il pensait aussi à tous ces misérables étrangers qui arrivaient de plus en plus nombreux, et à ces sales Juifs qui prenaient le travail des londoniens. C'était révoltant. Il marchait depuis quelques minutes dans la quiétude et la pénombre, lorsqu'il entendit qu'il n'était pas seul.
_Il y avait des pas, derrière lui. A en juger par le bruit, c'était une femme. Il soupira. Encore une de ces misérables traînées en quête d'un penny. N'allaient-elles donc jamais cesser de lui proposer leurs charmes ? Il les avait déjà menacées de son pistolet à la crosse argentée, mais elles n'en avaient que faire, apparemment. Il allait donc devoir passer à l'action. Il était un homme riche et n'en avait que faire de se salir les mains puisque l'argent lave tous les maux. Avec une dizaine de livres, les flics comprendraient qu'un homme d'affaires de son envergure n'allait pas se laisser aller à ce genre de bassesses et qu'ils feraient mieux d'aller emmerder les étrangers qui doivent être à tous les coups les auteurs de ces meurtres infâmes. Les pas se rapprochaient. Jack Williams se retourna et vit que la fille s'était arrêtée. Elle devait être à une quinzaine de mètres de lui. Il n'y avait personne hormis eux. S'il avait à agir, il devait le faire maintenant. Il observait la femme, cligna des yeux et comprit que ce n'était pas n'importe qui.
_Elle n'avait rien d'une trainée. C'était une femme riche, à en juger par sa robe rouge et soyeuse. Ses épaules étaient nues malgré le froid, et ses cheveux, noirs, descendaient en cascade dans son dos. Elle s'approcha un peu, il put dinstinguer un peu mieux son visage. Et c'est là qu'il eut peur. Ce visage était effroyable. Il n'était pas laid, au contraire, mais il n'avait presque rien d'humain. Bien sûr, elle avait des yeux, un nez, une bouche. Mais elle était si... étrange. Sa peau était si blanche qu'elle semblait poudrée, ses yeux étaient cerclés de noir, enfoncés dans leurs orbites. Ses prunelles étaient noires également, ce qui lui donnait un aspect terrifiant. Ses lèvres étaient rouges, et, sur son visage, elles semblait être une tache de sang brillant dans la neige immaculée. Elle regardait l'homme fixement, sans baisser les yeux. Il n'avait jamais rien vu de tel. Il ne pouvait faire aucun mouvement. Elle s'approcha encore de quelques pas, ils ne devaient être plus qu'à cinq mètres de distance. Il cligna des yeux. Non, il devait rêver. Les monstres, ça n'existe pas, ce devait être l'effet de la lune qui la rendait si effrayante. C'est juste une femme ordinaire qui va user de ses charmes parce qu'elle me trouve beau. Oui, voilà, c'était tout à fait concevable. Mais il avait une femme qui l'attendait à la maison. Il se remit à regarder la femme, menaçante. Il se décida. Il devait agir, ou elle allait l'ennuyer encore longtemps. Il caressa la crosse de son pistolet, l'arma. Il le brandit, visa le coeur de la femme et tira.
_Il vit la balle traverser son corps à une vitesse impressionnante. Il sourit, regarda, savourant l'instant où elle allait tomber, le nez dans la poussière. Mais elle ne bougea pas. Elle restait debout, immobile, à le regarder. Elle ne chancelait même pas. Pourtant, il avait vu la balle la transpercer ! Il n'était pas fou.
_ "Non, vous ne l'êtes pas." Il sursauta. Elle avait parlé. "Quoi ? Vous pensiez que je n'étais pas douée de la parole ? J'ai peut-être un air bestial, mais n'exagérons rien !". Elle lisait dans ses pensées ? Non, c'était impossible. Il devait rêver, ce n'était qu'un cauchemar. "Mais non, Sir Williams, vous ne rêvez pas, acceptez la dure réalité." Il bégaya un faible " Allez vous-en ". Elle rit. Et quel rire ! Un rire tonitruant, inquiétant, résonnant contre les murs des maisons. Mais personne ne semblait l'entendre hormis lui. Elle se rapprocha encore. Il la menaça, lui montrant d'une main tremblante son arme. Elle rit encore. "Tu ne peux pas me tuer. Tu le sais." Fuir. Vite ! Il tenta de courir, mais ses jambes se dérobèrent sous lui. Il tomba la tête la première, son nez fit un bruit sourd. Il sentit un goût de rouille dans sa bouche et comprit qu'il saignait. La femme, ou plutôt le monstre, renversa sa tête, comme si elle humait quelque chose. Mon sang ? "Tu es très perspicace." Il comprit alors à qui il avait affaire. C'était lui, le monstre qui avait massacré les filles de joie dans l'East End, l'Eventreur. "Mais non, voyons, ce n'est pas moi. Je suis bien pire que Jack l'Eventreur. Et c'est un peu grâce à lui." Et elle riait comme une démente, à gorge déployée, le regardant toujours dans les yeux. Il comprit qu'il était perdu. Il ne pourrait pas s'enfuir. Il se mit à verser quelques larmes, amèrement, se disant que c'était bien dommage de sacrifier sa vie à trente ans. Il n'y avait plus rien à faire. Elle était tout près de lui. Il sentit sa respiration froide s'emparer de lui. Il grelottait. Dans un ultime geste il tenta de la frapper. Il y eut alors un bruit d'os brisés, il hurla. Sa main s'était écrasée contre le crâne de la femme. Elle était applatie, et pendait. Il ne pouvait plus la bouger. La femme prit sa tête entre ses paumes, comme pour un baiser. Il sentait son parfum enivrant pénétrer dans son corps. Il ne bougeait plus, la peur le tétanisait. Elle approcha alors sa bouche de son cou, dévoilant une rangée de dents blanches et étrangement pointues. Mais il ne s'étonnait plus de rien. Il ne pensait plus à rien. Il sentit, dans une douleur atroce, lui brûlant le corps, des crocs pénétrer dans sa chair et, en même temps, sa nuque se briser. Il entendit un épouvantable bruit de suscion, qui continua, mettant son corps au suplice. Sa vision se brouillait. Il respira une dernière fois, mais c'était plus un râle qu'un souffle, et ce fut le néant.

# Posté le vendredi 17 avril 2009 11:58

Chapitre 3 : Méditations.

_Le ciel déverse ses larmes en de grosses gouttes tombant sur la ville sans relâche. Le ciel ne semble être que nuages énormes, explosant tour à tour, déversant des litres d'eau sur une Londres matinale. Les pavés sont luisants de pluie, les caniveaux semblent devenir des océans. Malgré ce temps, l'agitation est constante. Le cliquetis des parapluies noirs, les clapotis du vent s'engouffrant dans les robes des femmes, les roulements des fiacres, les sabots des chevaux, les claquements du fouet, le grincement de la porte du pub d'en face s'ouvrant sans cesse, les cris hystériques d'une femme qui se fait jeter dehors, les foulées d'un enfant parcourant à toute vitesse la rue, les pas d'un rat près d'une bouche d'égout. Ne s'arrêteront-ils jamais de vivre un seul instant ? Les gens d'ici m'intriguent réellement. Ils sont toujours affairés, on croirait qu'ils ne dorment jamais. Pour moi qui passe toute la journée cloîtrée dans mon logis donnant sur les pavés de Whitechapel, c'est réellement intrigant. Mais, à vrai dire, je m'en amuse. Ils devraient préparer leur testament, au lieu de croupir jour et nuit dans un pub miteux. Mais il ne savent pas ce qui les attend la nuit...
_Enfin, à la réflexion, ils ne mourront pas tous par ma faute. Oh que non. Je ne vais pas tuer un brave enfant, il n'a pas assez de sang dans les veines. Pourquoi ne pas attendre qu'il grandisse et qu'il devienne une proie exquise ? Je ne tue pas non plus les gens trop gras, leur sang a mauvais goût ; il en est de même pour les vieillards. Je me réserve les personnes ayant la meilleure odeur, la véritable odeur du sang humain, celle qui irrésistiblement vous séduit, et ce, irrévocablement. J'aime les belles personnes, les hommes et les femmes ayant atteint leur plus bel âge. Surtout les hommes. Ils devraient se sentir chanceux... Car après tout, qu'est la mort ? Une libération. N'aimeriez-vous pas fuir cette agitation quotidienne, cesser d'être oppressé ? Mais eux, ils ne le savent pas. Ils pensent que lorsqu'ils mourront, ils iront au paradis, produit de leur pure imagination créé avec pour seul but de faire décroître cette peur que tous les hommes ont de mourir. Je me rends en réalité compte que cela ne sert à rien, puisqu'ils ont aussi imaginé l'enfer, et que par conséquent ils ont peur d'y aller. Je me réjouis de constater pareille bêtise de la part des humains. En réalité, lorsque je choisis une victime, c'est plus un élan d'amour que de cruauté. Leur odeur emplit tout mon être, mes proies me fascinent. Mais cette soif fait aussi ressortir un autre aspect de ma personnalité vampirique, le sadisme. J'aime voir leur dernier regard avant de mourir. On dit que le tueur est celui qui aura le mieux connu sa victime, à raison.
_J'ai l'impression que je pourrai vivre cette vie une éternité, sans m'en lasser. C'est tellement facile ! Londres regorge de personnes séduisantes, et il y en a encore plus dans les quartiers luxueux. Il est tellement facile pour moi de traverser la ville entière sans m'épuiser et en quelques minutes qu'il serait stupide de m'en priver. Ainsi, je n'agis pas seulement ici, j'agis dans tout Londres. Ils ne remarquent pas grand chose, ils s'imaginent que c'est encore ce Jack l'éventreur qui fait des siennes. S'ils savaient ce que j'étais, leurs dents s'entrechoqueraient si fort qu'elles tomberaient. Ha ! J'en ris. Je suis bien pire que feu l'éventreur. Dix mille fois pire. Mais ces pauvres bougres devraient s'estimer heureux de l'honneur que je leur fais. Ils sont décidément bien stupides.
_Enfin, vous devez en avoir assez de mes méditations qui occupent mon esprit avant que la nuit vienne. Mais je ne fais rien d'autre que penser, quand le soleil brille. Les légendes racontent que le soleil tue les vampires ; ces mythes venus de je ne sais où sont en réalité faux, mais il s'avère que les " buveurs de sang " n'aiment pas vraiment le soleil, et c'est simplement pour cela qu'ils ne sortent pas le jour. Ajoutez cela au fait que dans la journée, ce n'est pas vraiment très discret pour se nourrir, et vous comprenez sûrement mieux maintenant. J'arrête cependant, car je ne suis pas là pour vous narrer les vérités et les mensonges nous concernant, nous, vampires. Vous vous demandez sans doute qu'ai-je fait en quittant Georges ? Je ne vous le dirai pas. Pas parce que cela ne vous regarde pas, car vous avez le droit de savoir, mais simplement car je n'ai pas fait grand chose, à vrai dire. Je me trouve ici depuis que j'ai refusé d'aller en Transylvannie avec l'étrange homme aux cheveux bleus figé dans une jeunesse éternelle. Cet appartement est miteux puisqu'il est situé à Cleveland Street et qu'il n'y a absolument aucun appartement un rien luxueux à Whitechapel. Mais je peux observer à ma guise les gens dans la rue, et cela est un délicieux passe temps. Cela vous paraît peut-être un peu malsain, de m'imaginer constamment à la fenêtre, à me délecter de la bêtise humaine, semblable à la Joconde de Léonard de Vinci. Pensez ce que vous voulez, je n'en ai que faire. Cependant, j'admets que ces plaisirs de jour sont incomparables à ceux que j'éprouve la nuit...

Picture by Janne-landet-dreams

# Posté le mercredi 08 avril 2009 12:07

Modifié le mercredi 15 avril 2009 08:28

Chapitre 2 : Résurrection.

_J'ouvris les yeux sous un jour nouveau. Je sentis la lumière pénétrer dans mes yeux, distinguant chaque infime rai de lumière, chaque minuscule poussière voletant sous les rayons qui illuminaient faiblement la pénombre de l'endroit où j'étais. Je sentais de nouveau la vie en moi, ne me rappelant que par brefs éclats de souvenirs la journée écoulée la veille, comme s'il s'était agit d'un événement écoulé il y a des siècles. Je me sentais bien, je n'avais pas envie de bouger. Je n'avais ni peur, ni mal, bien qu'étant consciente de ce que j'étais devenue. Car oui, je savais que j'étais différente, que je n'étais plus humaine. Je ne sais comment, mais j'avais l'impression d'avoir été comme cela depuis toujours, je n'ignorais rien de ma condition inhumaine, mes souvenirs d'autrefois enfouis sous ces nouvelles sensations et pensées. J'aurais pu rester ainsi pendant des heures durant, tellement j'étais bien, tellement j'étais insouciante. Mais je compris que c'était impossible, car j'étais devenue un vampire. Et qui dit vampire dit soif. C'est à dire que je devais bientôt boire du sang, ou je deviendrais folle, anéantissant tout sur mon passage, la soif brûlant ma gorge et me rendant encore plus forte que je n'étais. Et puis, bien que consciente de ce dont j'étais capable à présent, j'avais vraiment envie de tester à l'extérieur mes nouvelles capacités auditives, olfactives et visuelles. Mais je me rendis compte, que, me préoccupant de tout cela, je n'avais même pas songé à me questionner sur l'endroit où je me trouvais. Je me sentis stupide.
_Je me redressai sans effort en moins d'un quart de seconde, pour distinguer un peu plus le lieu. Je me trouvais - encore - dans un fiacre. Il faisait jour, mais je l'avais déjà remarqué en voyant le soleil entrer dans l'habitacle par fins rayons, laissant l'endroit presque entièrement sans lumière. Je n'étais pas encore bien habituée à y voir dans le noir. Je reniflai une odeur : il y avait quelqu'un d'autre dans cet endroit. Qui, lui, aussi, était un vampire, à en juger par l'odeur délicieuse mais dénuée d'attirance qui émanait de lui. Je plissais les yeux pour réussir à mieux le distinguer. Je vis la forme d'un homme, qui me salua. Il s'appelait Georges.
J'avais enfin réussi à m'habituer à la pénombre, distinguant les traits les plus infimes sur son visage - et quel visage ! Il était magnifique. Ses yeux étaient d'un bleu pur, soulignés de cernes, comme si on avait creusé en dessous de ses yeux à la pelle, et ses cheveux... bleus également. Il était élégamment vêtu d'un costume noir, avec une cape noire doublée de rouge. Sa peau était si blanche qu'elle semblait poudrée, comme les rois français du temps de Louis Quatorze. Ses dents étaient d'une blancheur éclatantes aussi, et ses canines étaient un peu plus pointues que celles d'un humain normal - bien qu'un humain ne constate pas la différence. Il avait à la main un chapeau qu'il avait enlevé en me saluant. Si mon coeur avait encore battu, il se serait sans doute affolé dans ma cage thoracique. Je ne sais pourquoi, mais cet homme, ou plutôt ce vampire avait quelque chose en lui qui me plaisait, outre sa beauté. Je ne suis que dire, alors ce fut lui qui prit la parole. Mais il s'adressa à moi sans ouvrir la bouche. Je tentai tant bien que mal de cacher ma stupéfaction, mais je pense que je n'y arrivai pas. Mais déjà, il y avait au moins quelque chose que j'étais certaine de ne plus pouvoir faire, même involontairement : je ne pourrais plus rougir. Je souris intérieurement et écoutai ce qu'il me communiqua par la voie de la pensée.
_Bien qu'il ne parlât pas vraiment, je l'entendis comme s'il avait pris la parole. Sa voix était grave et claire, avec un petit soupçon d'orgueil, d'arrogance. Il me déclara que si je savais dans quelle condition j'étais désormais, si je connaissais déjà tant de choses, c'était parce qu'il me les avait communiquées par la pensée durant ma transformation. Il me dit qu'apparemment je n'avais presque rien ressenti durant cette fameuse transformation, sauf au début. J'étais désormais un monstre, mais je n'étais pas obligée de me comporter comme tel. Je pouvais, si je le souhaitais, devenir un gentil vampire et ne boire que le sang des animaux. Devinant qu'il avait également la capacité de lire dans mes pensées, je lui formulai que cette perspective ne me plaisait guère, que j'avais atrocement envie de boire du sang humain. Apparemment, il respectait mon choix, car lui aussi était un vampire plus ou moins méchant, mais il m'avait proposé cela car tous les vampires n'apprécient pas leur statut de monstre, particulièrement lorsqu'ils n'ont pas choisi de l'être. Pour moi, ça me plaisait vraiment. J'avais toujours rêvé terroriser les gens, et je n'avais pas eu l'occasion de le faire vraiment à l'orphelinat. En plus, j'avais vraiment envie de m'amuser. Georges me dit que j'aurais peut-être envie de me venger, parce qu'il n'avait pas tué Jack l'éventreur, il s'était juste contenté de l'assommer, se disant que si quelqu'un devait le tuer, c'était bien moi qui devais le faire. Je n'en avais pas l'intention cependant. Enfin, je le ferais peut-être, mais pas de suite. Il me proposa ensuite de venir avec lui dans son château en Transylvannie, me disant qu'il y avait bien d'autres vampires sympathiques et que l'on pouvait se divertir lorsqu'on ne chassait pas. Je refusai. Je ne voulais pas quitter Londres, j'étais bien trop attachée à cette ville où j'avais toujours vécu. Et puis, il y avait tant de monde là bas que l'on remarquerait à peine que des gens mourraient. Je décidai de m'installer quelque part dans Londres, de trouver du travail pendant la journée et de boire le sang de mes collègues le soir, puisque je n'aurais pas besoin de me reposer. Georges acquiesça sans rien ajouter, me tendit une bourse de cuir. Je le remerciai et sautai hors du fiacre. J'allais enfin pouvoir m'amuser.

# Posté le vendredi 27 février 2009 12:37

Modifié le mercredi 15 avril 2009 08:25

Je n'ai pas toujours été comme ça, non...

Chapitre 1 : Le commencement.
Londres, XIXème siècle.

_J'avais enfin quitté ce maudit orphelinat. Je l'avais berné, cet idiot de concierge, et je m'étais enfuie. J'avais passé presque dix-sept années dans cet endroit. Dix-sept ans emprisonnée, soumise aux interminables cours incompréhensibles des érudits, à des leçons de bonnes manières, coupée du monde extérieur. Mais maintenant, j'étais libre. Je souriais d'un sourire de victoire. J'allais enfin pouvoir vivre. Il faisait déjà froid, je n'avais sur moi qu'une misérable robe, aucun bagage et trois penny, mais j'étais heureuse. J'étais libre...

_Je hélai un fiacre qui me mena jusqu'à l'East End, le seul endroit de Londres où j'aurai la possibilité de vivre sans avoir beaucoup d'argent. Misérablement, mais qu'importe. Le cocher m'avait demandé, bien sûr, ce qu'une jeune et jolie fille comme moi allait faire dans un quartier pareil, regorgeant de personnes peu fréquentables. S'il s'imaginait que j'allais lui donner mon dernier penny pour qu'il se taise et me conduise là où je voulais, il se trompait. De toute façon, le regard que je lui lançai le dissuada de poser d'autres questions, et je pus monter dans le fiacre. Le voyage me sembla long. Quand, enfin, j'arrivai à Whitechapel, il était déjà tard, le soleil se couchait. Mais les rues étaient cependant très animées. On criait, on hurlait, des chevaux chargés de je ne sais quels colis passaient, des filles de joie parcouraient les trottoirs à la recherche d'un client, de quelques penny pour ne pas passer encore une nuit dehors. Des gens à l'air menaçant marchaient d'un bout à l'autre de la petite place en bousculant ces malheureuses. Ils en prenaient une parfois, à l'écart, lui disant que si elle ne leur donnait pas leurs deux penny demain, elles seraient tuées. Personne ne semblait le remarquer, sauf moi. Et moi, j'observais tout cela en silence, au milieu de ce vacarme. J'étais pourtant déterminée avant d'arriver ici... Mais là, je ne savais vraiment pas où aller. Pour la première fois de ma vie, j'hésitais. Je me sentais faible. Je devais l'avouer, j'étais perdue. J'entrai dans un pub, mais je n'eus pas le temps de faire trois pas que des hommes me poussèrent dehors en me traitant de misérable traînée. J'atterris dans la poussière. Je m'indignai. Pourquoi personne ne venait m'aider ? Pourquoi personne ne me remarquait ? Ici, chacun menait son existence. A l'orphelinat, c'était différent. Il était facile de se faire remarquer et de donner des ordres aux autres. Une petite voix au fond de moi me dit que si je voulais qu'on me remarque, j'aurais dû rester à l'orphelinat. Je ravalai ma salive et me relevai. Plutôt mourir que de retourner dans cet endroit ! Je regardai autour de moi. Entre temps, les gens étaient rentrés chez eux ou dans les pubs. Il n'y avait presque plus personne. Les réverbères éclairaient faiblement les pavés souillés du quartier. La nuit était tombée, mais il y avait encore beaucoup de bruit à l'intérieur. Qu'allais-je faire ? J'étais seule.

_J'entendais quelque chose d'autre que ce vacarme incessant qui ne quittait jamais l'East End. Oui, un fiacre s'approchait. Il était tiré par deux chevaux noirs. Il s'arrêta à côté de moi. La porte du cabriolet s'ouvrit et des marches se déployèrent, astiquées et argentées, m'invitant à monter. Me demandant qui m'invitait de la sorte, le cocher me héla. Il était laid et bossu, une de ses oreilles était bizarre. - Quoi ? que me voulez vous ?
- Mon maître m'envoie. Il souhaite vous voir. Il vous trouve très jolie. Ah... et il m'a dit de vous donner ceci, ajouta-t-il en me tendant quelque chose.
C'était du raisin. Alors, je perdis la raison. N'ayant pas mangé depuis ce qui me semblait être une éternité, je me dis que l'homme qui m'invitait de la sorte devait être très sympathique. Je m'emparai de la grappe de raisin et mangeai les grains voracement. Quand j'eus fini, je fis un grand sourire réjoui au cocher et montai dans le fiacre. Le voyage, cette fois-ci, sembla court. La porte se rouvrit et je descendis. Le cocher me dit qu'il fallait que j'aille par là et qu'ainsi j'allais arriver chez son maître. J'empruntai donc l'étroit passage peu agréable, situé entre deux hauts bâtiments, des entrepôts sans doute. Il y avait une palissade au bout. Une impasse. Où m'avait-il conduite ? L'endroit était désert...

_Soudain, j'entendis des pas derrière moi. Je me retournai. La silhouette d'un homme en haut-de-forme se tenait devant moi.
- Qui...
Je n'eus pas le temps d'en dire plus qu'une douleur aigue transperça mon ventre. Dieu, que j'avais mal. Je m'effondrai au milieu de la boue et de la terre. Je ne pouvais pas crier, je n'en avais pas la force. Je sentais mes forces et mon sang me quitter, j'avais tellement mal... Mon sang se répandait dans la poussière et brunissait en se mélangeant avec la terre. Je pleurai amèrement. C'était un piège... j'allais mourir. L'homme s'agenouilla près de moi, pris dans une mallette contenant des instruments... de chirurgie ? des objets tranchants. Il brandit une lame. Son éclat me faisait mal aux yeux. Je les fermai. Je ne voulais pas voir. J'attendis, patiemment, que mon heure s'achève. Une, deux, trois interminables secondes. Il ne se passait rien. Quatre, cinq six. Toujours rien. Sept, huit, neuf. Mais pourquoi ne continuait-il pas son travail ? Le temps s'écoulait lentement, les secondes se martelaient dans ma tête. Il ne se passait toujours rien. J'ouvris tant bien que mal les yeux, je ne voyais pas grand chose. Il y avait quelque chose d'allongé à côté de moi. Je discernai même... Quelqu'un. Debout. Près de moi. Ce quelqu'un n'était pas le même homme qui avait planté sa lame dans mes entrailles. Qui était-ce ? Allait-il me sauver ? Non. C'était impossible. On ne pouvait pas me sauver, vu l'état dans lequel je me trouvais. Il s'allongea près de moi. Je ne voyais plus rien. Etait-ce la fin ? Soudain, quelque chose me brûla. La douleur était pire que celle causée par la lame. J'étais un brasier vivant. Ou plutôt mourant. La douleur me tétanisait. Le feu se répandait dans mes veines. Je brûlais. Je perdis connaissance.

NOIR.

Picture by OurLady-OfSorrows

# Posté le dimanche 22 février 2009 12:43

Modifié le vendredi 19 juin 2009 05:43

Introduction.

Je regarde son visage une dernière fois, un grand sourire rayonnant sur mon visage. Je le regarde d'un air triomphant, riant de ses yeux désespérés. J'observe ses tempes moites de sueur, sa bouche haletante, ses yeux qui m'observent avec crainte mais sans désir de s'enfuir. Car il sait. Il sait qu'il ne pourra pas partir, je suis plus rapide que lui, et de loin. Il ne dit rien. Il est pris au piège. Je lui souris encore. Il regarde le prédateur que je suis s'approcher de lui. Lentement. A pas mesurés. Je tourne autour de ma victime. J'ai le temps. Je veux d'abord savourer cette peur irrévocable, ce désespoir. Il sait que tout est perdu et qu'il est impossible d'appeler à l'aide. La rue est déserte, de toute façon. Il n'y a rien à faire. De toute façon, s'il appelait des gens, ceux-ci finiraient de la même manière que lui. Agir de cette manière serait totalement stupide et irréfléchi. Oui, il le sait. Finalement, il n'est pas si stupide que ça. En tout cas, il a un minimum de bonne volonté pour réaliser une chose : il est perdu. En réalité, il ne faut pas être forcément une lumière pour le comprendre. Mon sourire sadique et mes yeux imprégnés de méchanceté donnent immédiatement une image concrète de mes intentions. Tant mieux. Je n'aime pas que mes victimes luttent. Je joue avec elles mais je ne suis pas le stupide chat qui pourchasse la souris. Car la souris, elle, essaie de fuir. Coûte que coûte. Mais eux, ils savent qu'ils ne pourront pas m'échapper. Je suis un prédateur, oui. Mais je ne joue pas avant de me nourrir. Je savoure simplement les sentiments que ressentent mes victimes avant de mourir. Autrement dit, c'est un petit apéritif que je m'offre avant de commencer à me rassasier pour de bon. Mais c'en est assez. J'ai soif. Je le regarde d'un air méchant. Je m'approche encore plus de lui. Doucement. Je lui caresse la nuque. J'approche ma bouche de son cou. Je sens les infimes tremblements de son corps, je perçois chacun de ses claquements de dents. Je m'approche encore. Plus près. Je sens la douceur de son corps et la chaleur de ses membres, brûlant comme de la lave comparés à mes mains de glace. Et je me régale de son sang, si délicieux.

Picture by Gealach

# Posté le samedi 21 février 2009 12:33